Fondation TOYA : Un pilier d’espoir pour les femmes et filles victimes de violences sexuelles en Haïti
Dans l’ombre des armes, des cris étouffés et des rues devenues territoires de non-droit, des femmes et des filles hurlent en silence. En Haïti, où la violence sexuelle s’est muée en arme de guerre et outil de domination, une structure résiste, recueille, soigne, reconstruit : l’organisation féministe TOYA, qui depuis ces dernières années, à travers sa cellule psychosociale, offre un accompagnement vital à des milliers de victimes. Un travail discret, acharné, souvent sous-estimé, mais d’une portée sociale et humaine incommensurable. Etre autres services, la cellule offre des consultations et soutiens psychologiques, des thérapies de groupe et individuelles selon le niveau de traumatisme et fait des références médicales et légales auprès d’organisations partenaires. Ces services sont accessibles en présentiel et à distance. L’accompagnement à distance se fait via l’application mobile AloTOYA, développée par l’organisation TOYA pour répondre aux défis liés à la pandémie de COVID-19 et à l’insécurité, qui limitent les déplacements.
Par ailleurs, la cellule intervient dans les camps de déplacés à travers un groupe d’intervention rapide composé de jeunes filles leaders membres de l’organisation encadrées par une psychologue, elles animent des séances d’art-thérapie destinées aux enfants âgés de 6 à 14 ans. Ces activités incluent la lecture animée, des jeux et des animations socio-récréatives.
Un espace d’écoute où commence la réparation
À Delmas 60, dans les locaux de TOYA, Yvonne Similien Michaud, coordonnatrice de la cellule psychosociale, reçoit les victimes comme une mère accueillerait ses enfants blessés. “Tout d’abord, on les écoute. On les laisse parler, pleurer, se libérer. Puis, on s’assure d’avoir leur consentement et prépare un formulaire qui nous permet de mieux comprendre leur histoire et leurs besoins”, explique-t-elle avec gravité. C’est la première étape d’un processus long, douloureux, mais fondamental : nommer la souffrance, la reconnaître, puis la soigner.
La cellule regroupe actuellement une psychologue, deux intervenantes sociales, et trois stagiaires — une psychologue et deux travailleuses sociales issues d’une collaboration avec la Faculté des Sciences Humaines. L’équipe est exclusivement féminine, un choix stratégique car les survivantes se sentent généralement plus en sécurité avec des femmes, les agresseurs étant majoritairement des hommes. Ce travail se réalise avec les moyens du bord, dans un contexte de financement extrêmement limité. L’organisation reçoit un appui partiel de l’OPS/OMS et d’ONU Femmes, dont les contributions sont loin de répondre à l’ampleur des besoins.
Des chiffres qui glacent, un engagement qui rassure
Depuis sa création en 2010, la cellule psychosociale a accompagné plus de 4 000 personnes : femmes, filles, et même des hommes et garçons. Mais les récentes flambées de violence ont fait exploser ces chiffres : entre 3 000 et 3 500 femmes ont été violées ces derniers mois, selon Madame Michaud. Rien qu’en une année, près de 1 000 survivantes ont franchi la porte de TOYA pour solliciter de l’aide.

“La situation est catastrophique. On reçoit des jeunes filles de moins de 18 ans, mais aussi des femmes de plus de 70 ans. Parfois, des enfants de 3 ans”, confie-t-elle avec émotion. À ces âmes meurtries, TOYA offre bien plus qu’un suivi psychologique. L’organisation les réfère, selon les cas, à PROFAMIL ou à la clinique « Pran Men m » pour les soins médicaux d’urgence, et leur assure un soutien juridique, avec l’aide d’organisations partenaires de défense des droits humains telles que le Bureau des Droits Humains Haïtien (BDHH) et l’Organisation Citoyenne pour une Nouvelle Haïti (OCNH).
Une assistance globale : soins, justice, survie
Mais le traumatisme ne s’arrête pas aux premiers soins. Il faut reconstruire le quotidien. Pour cela, l’organisation collabore avec organisations communautaires de base et d’autres structures pour offir aux victimes :
1. un soutien financier ponctuel (cash),
2. des kits d’hygiène et de subsistance,
3. un accompagnement juridique pour aller jusqu’au tribunal.
“Les femmes doivent parler. Il faut dénoncer cette pratique, aller devant la justice, réclamer le respect de son corps.” Cette injonction, la responsable de la cellule psychosociale de TOYA la répète inlassablement à celles qu’elle soutient, mais aussi à toute la société. Elle adresse également un message fort aux agresseurs : “Chanje metye. Pran konsyans.”

Témoignages de l’enfer : la parole libérée
Les histoires racontées entre ces murs sont d’une violence indicible. Une femme témoigne : « Yo peze kou m, yo fè kadejak sou mwen. Si m ansent, m pral lopital pou m fè lavaj. Men si m enfekte, m ap touye tèt mwen. » C’est à travers cette souffrance qu’elle a été conduite à TOYA. “Après la première séance, mon moral a été monté. Je n’étais ni enceinte, ni infectée. Dès la première séance, j’ai été satisfaite.”
D’autres récits brisent l’âme. Une femme de 44 ans, mère de trois enfants, se souvient de cette nuit où elle a été transportée à Grand-Ravin puis violée par cinq bandits. “Mwen kriye, mwen wè pa t gen lavi.” Torturée, déshumanisée, elle affirme que le soutien de TOYA l’a aidée à surmonter le mal.
Une troisième victime, 37 ans, mère elle aussi, parle d’un récit douloureux et compliqué. Une quatrième, âgée de 18 ans, a vu ses parents assassinés le 15 décembre 2024, avant d’être elle-même violée. Elle a été référée à l’organisation pour un accompagnement complet.
L’appui clinique : écouter, encadrer, reconstruire
Parmi les professionnelles engagées dans cette mission, Katia Hilaire, psychologue de la santé, joue un rôle essentiel. Elle explique : “Je travaille avec deux méthodes : les activités en groupe et les séances individuelles. Les témoignages que je reçois sont parfois extrêmes. Certaines femmes ne reconnaissent plus personne, elles voient tout le monde comme des étrangers.”

Pour elle, le trouble de stress post-traumatique est la pathologie la plus répandue parmi les survivantes. Elle rappelle l’urgence médicale : “Les victimes de viol ont 72 heures pour se rendre à l’hôpital. Passé ce délai, la prise en charge devient plus compliquée.” Elle exhorte la population à ne pas juger, mais à soutenir et encadrer celles qui ont survécu à l’horreur.
Former la relève : la jeunesse en immersion
Au-delà de son action directe, TOYA ouvre ses portes à des stagiaires de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) et de l’Université Quisqueya et d’autres structures de formation. Ils/elles viennent comprendre les rouages de l’accompagnement psychosocial, mais découvrent surtout la réalité brute de la violence faite aux femmes et aux filles dans le contexte haïtien.
Là où l’État échoue, la dignité prend racine
« L’indifférence de l’État est criante. En dépit du travail acharné des organisations de femmes et féministe et leurs partenaire, le système judiciaire reste le maillon le plus faible de la chaîne de prise en charge » affirme Nadine Louis, Directrice exécutive de l’organisation. « Les survivantes qui osent dénoncer leurs agresseurs se retrouvent face à une justice paralysée, où les juges sont absents, ou pire, libèrent les agresseurs. Cette impunité alimente le silence et sert les intérêts des criminels ».
L’organisation TOYA exige un engagement réel de l’État. Chaque victime écoutée, chaque femme accompagnée, chaque justice obtenue est une victoire silencieuse contre la barbarie.
La dignité ne se décrète pas, elle se restaure. Et c’est cette restauration que tente de porter, jour après jour, la cellule psychosociale de TOYA, avec peu de moyens mais une détermination inébranlable.
Pascal Fleuristil
Pascalfleuristil2018@gmail.com

