La chute invisible de l’État haïtien
La Correspondance du Président du Conseil Présidentiel de Transition( CPT), Fritz Alphonse Jean, adressée au Premier ministre Alix Didier Fils Aimé, datée du 9 juillet 2025, jette une lumière crue sur une gouvernance déliquescente. Ce n’est pas une simple correspondance administrative, mais un miroir tragique tendu à une République qui s’effondre en silence, dans un ballet d’irresponsabilité partagée.
Dans cette missive qui résonne comme un réquisitoire, ce ne sont pas seulement des accusations qu’on lit, mais la radiographie d’un État qui a cessé d’exister autrement que sur papier. Le contrat portuaire signé à la sauvette, les millions exposés à des intérêts privés sans garde-fou, les passeports en suspens comme si l’administration n’avait plus d’encre ni d’âme, les dépenses fantômes d’une task force inutile… Tout y est : l’absurde, l’opacité, l’impunité. Mais au lieu de soulever un vent de réforme, ce document devient un énième soupir d’un pouvoir à bout de souffle, qui s’adresse à un autre tout aussi épuisé. Le Chef du Gouvernement manœuvre dans l’ombre ; le Conseil gesticule à la lumière. Aucun des deux ne gouverne. Tous deux observent, commentent, dénoncent… sans agir.
Le vrai drame n’est pas seulement institutionnel ; il est moral. L’État haïtien n’est plus dirigé : il est abandonné. Il n’est plus habité : il est occupé. Ce que cette lettre révèle, c’est une complicité tacite entre deux pôles de pouvoir incapables de faire nation. Pendant qu’on se dispute le cadavre du pouvoir, la République est laissée sans tombe ni deuil. Elle flotte, sans direction, sans justice, sans espoir. Ce n’est pas la crise qui tue Haïti. C’est l’habitude de vivre dans la crise, de la justifier, de la rentabiliser politiquement.
Il ne s’agit plus de savoir si l’État haïtien fonctionne mal. Il faut désormais oser dire qu’il ne fonctionne plus du tout. La lettre du 9 juillet est un acte d’accusation, mais aussi un aveu d’impuissance. Et tant que ce théâtre d’ombres continuera d’être joué pour une audience épuisée, la question ne sera plus “qui dirige ?”, mais “qui a encore le courage de dire la vérité ?”. La République mérite mieux que cette trahison quotidienne servie en sourdine. Elle mérite des bâtisseurs, pas des spectateurs.
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