Quand l’État murmure et que les gangs tonnent
Il est des pays où l’État parle, et le peuple respire. Des nations où la voix publique inspire, ordonne, rassure et de cette parole jaillit l’avenir. En Haïti, aujourd’hui, l’État ne parle plus, il murmure, et le peuple, lui, retient un souffle brisé, suspendu comme une chandelle vacillante devant la tempête.
Ailleurs, la parole publique bâtit la cohésion. Ici, elle chancelle, hésite, s’effiloche.
Là-bas, l’État trace la route, dans ma terre natale, c’est son absence qui dessine la peur.
À Port-au-Prince, le pouvoir n’est plus seulement une institution, il est devenu un écho lointain, presque spectral, étouffé sous la rumeur froide des fusils et la cadence brutale de ceux qui se proclament “mèt peyi”. Ces civils armés, désormais qualifiés de “terroristes”, redéfinissent à leur manière la cartographie du pouvoir. Sans Constitution, sans mandat, sans légitimité, ils ont pourtant ramassé la parole d’autorité que l’État a laissée tomber.Ils dressent des frontières, imposent leurs taxes clandestines, règlent les passages, contrôlent les heures, gouvernent les nuits. La capitale, cœur institutionnel de la nation, bat désormais au rythme de ceux qui la tiennent en otage.
Il y a quelque chose de tragiquement ironique dans le théâtre politique actuel en Haïti. Ceux qui détiennent la légitimité jouent les spectateurs, tandis que ceux qui détiennent les armes jouent les régisseurs de la cité. Quand un chef de gang “annonce qu’il prendra les rues”, ce n’est plus une menace, c’est un décret. Aussitôt, trottoirs désertés, écoles barricadées, bureaux ensevelis dans l’obscurité, commerces au ralenti. La ville entière se recroqueville comme un animal blessé, attendant le fracas de la violence. Ces annonces criminelles, prononcées dans l’illégalité la plus totale, résonnent paradoxalement avec plus d’autorité que les communiqués officiels. Lorsque l’État, dans un dernier sursaut, décrète un couvre-feu, le peuple, épuisé, désabusé, esquisse un sourire amer de résignation. Car celui qui possède la Constitution tremble, et celui qui possède les fusils triomphe. Ainsi va le cruel paradoxe de l’Haïti contemporaine où l’autorité s’est dissoute dans l’impuissance, la légitimité s’est perdue dans les décombres de la peur, autrement dit, une inversion totale de l’ordre en Haïti. Jadis terre de révolutionnaires, Haïti se retrouve à genoux devant des hommes qui n’ont jamais prêté serment, mais dont la voix brutale, nocturne, suffit à faire plier une capitale entière.
«Un souffle, quelque part, insiste encore»
Pourtant au milieu de la nuit, il reste la voix du peuple, une voix que rien, ni le mal, ni la peur, n’a jamais su éteindre. Au milieu du chaos, un exploit vient briser le cycle de désespérance. Après 52 ans d’absence, Haïti retrouve enfin sa place sur la scène mondiale. Les Grenadiers ont réussi l’impensable de se qualifier pour la Coupe du monde 2026, un triomphe sportif qui résonne comme un symbole de résilience et d’espoir, mais qui expose aussi l’amertume. Comment célébrer cet exploit alors que la capitale est paralysée, que les dirigeants demeurent faibles et incapables de porter ce pays à la hauteur de ses héros ? Comment honorer ce moment magique alors que la république entière souffre des mains de ses propres filles, fils et qu’ils sont entrain de scier la branche sur laquelle ils sont assises?
La qualification pour le Mondial 2026 n’est pas seulement une victoire sur le terrain, c’est une invitation à croire en un nouveau départ, à croire qu’une autre Haïti est possible. Mais pour transformer ce rêve en réalité, il faudra plus que des ballons et des buts : il faudra des dirigeants courageux, des institutions solides, et un peuple uni derrière l’avenir.
Pèp ayisyen, se pou nou kenbe fèm.
Fòs nou se rasin nou..
Debout, peuple vaillant : notre terre n’a pas dit son dernier mot.
Johnson Bellevue

