Pour un simple visa : Washington manipule nos dirigeants avant de les sanctionner
Il y a quelque chose de profondément tragique — presque pathétique — dans la manière dont une simple décision de Washington suffit à faire vaciller toute une architecture politique en Haïti. La révocation du visa d’un conseiller-président, Fritz Alphonse Jean, présentée comme une sanction contre le soutien présumé aux gangs, n’est que le dernier épisode d’un feuilleton où la souveraineté haïtienne n’a jamais vraiment tenu le premier rôle. Les États-Unis savent exactement ce qu’ils font : utiliser le visa comme une arme psychologique, comme un instrument de chantage envers des dirigeants qui, depuis trop longtemps, fonctionnent en marge du patriotisme et au service de leurs intérêts personnels.
Car le nœud du problème n’est pas Washington — il est chez nous. Ce chantage n’aurait jamais la moindre efficacité si nos dirigeants n’avaient pas cette obsession presque infantile pour le passeport américain, Miami et les privilèges étrangers. Ils ont transformé leur dépendance personnelle en vulnérabilité politique nationale. Ils s’indignent quand un visa leur est retiré, mais n’ont jamais montré la même indignation face à la souffrance quotidienne de millions d’Haïtiens abandonnés. Le pouvoir haïtien, tel qu’il est devenu, se nourrit de privilèges, pas de responsabilité.
Dans ce contexte, la réaction de Fritz Alphonse Jean est symptomatique d’une maladie structurelle : au lieu d’assumer, il se plaint dans la presse, invoque une injustice, cherche à se protéger derrière la fonction qu’il occupe. Mais la vérité est simple : un conseiller éclaboussé par une sanction aussi lourde devrait immédiatement démissionner. Non pas pour plaire à Washington, mais pour montrer que l’État haïtien mérite mieux que des gestionnaires accrochés à leurs fauteuils. Se mettre à la disposition de la justice, c’est le premier geste de loyauté envers la nation. Un geste de courage. Un geste de maturité institutionnelle.
Démissionner, c’est rappeler que personne, pas même un conseiller du Président, n’est au-dessus des institutions. Dans tous les pays où l’État fonctionne réellement, c’est un réflexe naturel. En Haïti, cela semble encore un acte révolutionnaire. Pourtant, c’est la seule manière de renforcer un État fragilisé par des années de compromissions, de silence, de connivences et de calculs personnels. Continuer à se cacher derrière le pouvoir, invoquer des théories de persécution, c’est perpétuer le cycle de faiblesse qui rend Haïti manipulable de l’extérieur.
En réalité, la sanction de Washington révèle moins la puissance américaine que notre propre incapacité à bâtir un État responsable. Tant que nos dirigeants préféreront protéger un visa plutôt que l’honneur de la nation, Haïti restera exposée, vulnérable et humiliée. Le jour où un responsable sanctionné démissionnera par principe — non par contrainte — ce jour-là, peut-être, l’État haïtien commencera enfin à se relever.
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