25 ans d’attente, 25 ans de douleur, 25 ans sans justice
« Il existe des dates que le temps n’efface jamais. Le 28 juillet 2001 est l’une d’elles. Depuis ce jour, ma famille vit avec une douleur que vingt-cinq années n’ont jamais réussi à apaiser. »
Je m’appelle Darneley Gazemar. Je suis originaire de la commune des Côteaux, dans le département du Sud d’Haïti. Bien que je vive aujourd’hui au Canada, mon cœur demeure profondément attaché à mon pays natal.
Si je prends aujourd’hui la plume, ce n’est ni pour raviver les blessures du passé ni pour entretenir la haine. J’écris avant tout comme un frère qui, depuis vingt-cinq ans, attend des réponses. J’écris aussi comme un citoyen haïtien convaincu qu’aucune nation ne peut véritablement avancer lorsque des crimes aussi graves demeurent impunis et que les familles des victimes sont condamnées au silence.
Cette lettre est d’abord un hommage à mon frère. Mais elle est aussi un appel à la mémoire, à la vérité et à la justice pour toutes les familles haïtiennes qui, comme la mienne, vivent encore avec des questions sans réponses.
Ce 28 juillet 2026 demeure, pour moi et toute ma famille, un jour de deuil. Un jour sombre que le temps n’a jamais réussi à effacer.
Il y a exactement vingt-cinq ans, le 28 juillet 2001, mon frère, Jjams Lourdes Gazemar, policier de la Police nationale d’Haïti, était lâchement assassiné d’une balle à la tête dans son bureau, à l’intérieur même de l’Académie de la Police nationale d’Haïti, à Pétion-Ville. Son corps fut retrouvé assis sur sa chaise, à son poste de travail.
Vingt-cinq ans plus tard, la douleur est toujours aussi vive. Plus douloureux encore, nous ignorons toujours qui a appuyé sur la gâchette et pourquoi. Aucune vérité. Aucune justice. Seulement le silence.
Je me souviens de cette soirée du 27 juillet 2001 comme si elle s’était déroulée hier. Il était environ vingt-deux heures lorsque je parlais au téléphone avec mon frère, que toute la famille appelait affectueusement Rico. Nous avons discuté une trentaine de minutes. Avant de raccrocher, je lui ai dit : « Bonne nuit, frère. À demain. » Il m’a répondu : « E byen ok frèm, n’a pale demen. » Je ne savais pas que ces quelques mots seraient les derniers que j’entendrais de lui.
Après notre conversation, ma belle-sœur m’a appris qu’un collègue de son unité SWAT l’avait appelé afin qu’il le remplace pour son quart de travail. Comme cela arrivait souvent entre policiers, mon frère a accepté sans hésiter. C’était un homme de devoir, loyal envers ses frères d’armes. Cette décision allait malheureusement lui coûter la vie.
Au fil des années, plusieurs éléments n’ont cessé de soulever des interrogations dans mon esprit. Pourquoi plusieurs policiers qui devaient normalement être présents cette nuit-là étaient-ils absents selon les responsables de la police? Pourquoi, vingt-cinq ans plus tard, aucune enquête n’a-t-elle permis d’identifier les responsables de cet assassinat?
Le lendemain matin, toutes les stations de radio annonçaient une présumée tentative de coup d’État contre le président Jean‑Bertrand Aristide menée par d’anciens militaires.
Une déclaration en particulier continue de me marquer. Au lendemain des événements, le porte-parole de la Police nationale d’Haïti de l’époque, Jean Dady Siméon, déclara publiquement que les assaillants étaient venus à l’Académie afin de s’emparer des armes pour renverser le président Jean‑Bertrand Aristide et qu’aucune arme n’avait été emportée. Pourtant, quelques mois plus tard, en décembre 2001, ce même porte-parole déclara que les assaillants utilisaient les armes qui auraient été prises à l’Académie lors des événements de juillet 2001. Comme frère d’une victime, cette contradiction continue de soulever des questions auxquelles aucune explication satisfaisante n’a été apportée.
Ce ne sont pas seulement les balles qui tuent une famille. Les contradictions, le silence des institutions et l’absence de justice prolongent la souffrance pendant des décennies.
Mon frère n’avait que 32 ans. Il laissait derrière lui son épouse, ses deux filles, ses parents, ses frères, ses sœurs et tous ceux qui l’aimaient profondément. Pour moi, Rico était bien plus qu’un frère : il était mon ami, mon confident et mon modèle.
Cette douleur me fait également penser à toutes les autres familles haïtiennes qui attendent encore des réponses. Le point commun entre elles demeure l’absence de vérité, de justice et l’impunité.
Je continue d’espérer qu’un jour Haïti retrouvera une véritable justice. Malgré tout, je refuse de perdre espoir. Je crois qu’Haïti renaîtra un jour de ses cendres.
Mon frère, je ne t’oublierai jamais. Tu demeureras à jamais mon grand frère, mon ami, mon modèle de sagesse, de loyauté et de courage.
« Se souvenir de nos morts n’est pas entretenir la haine. C’est refuser que l’oubli devienne le complice de l’injustice. Tant que la vérité ne sera pas connue, notre devoir sera de nous souvenir. »
Darneley Gazemar
Expert en finance internationale

