Déplacés en détresse : l’OPC dénonce l’inaction de l’État face à la crise humanitaire silencieuse
Au cœur de la tourmente sécuritaire qui secoue Haïti depuis plusieurs années, plus de 1,2 million de citoyens ont été contraints de fuir leurs maisons, poussés par la violence des gangs armés. Réfugiés dans 104 camps improvisés à travers la zone métropolitaine de Port-au-Prince, ces déplacés internes vivent dans des conditions indignes, souvent ignorés par les pouvoirs publics. Une étude menée par l’Office de la Protection du Citoyen (OPC) lève le voile sur l’une des plus grandes tragédies silencieuses de notre époque.
L’enquête débute par un constat glaçant : l’insécurité s’est durablement enracinée dans la capitale. Depuis fin 2020, le phénomène du gangstérisme s’est intensifié avec la naissance de fédérations de gangs comme le G9 an fanmi e alye, devenu Viv Ansanm en 2024. Ces groupes armés ont progressivement pris le contrôle de plusieurs quartiers stratégiques, notamment Carrefour-Feuille, Solino, Nazon et Delmas 30, semant la terreur parmi les habitants. Résultat : une vague de déplacements internes sans précédent. Plus de 1,2 million de personnes sont aujourd’hui déplacées, dont près de 49 000 vivant dans seize camps étudiés par l’OPC.
Ces lieux d’accueil, s’ils peuvent être ainsi nommés, sont tout sauf adaptés. Il s’agit souvent d’établissements scolaires comme le Lycée Marie Jeanne ou l’École nationale Colbert Lochard, de bâtiments publics (OPC, ONA, Ministère de la Communication), voire de locaux de partis politiques. Le rapport évoque des familles entières dormant à même le sol, parfois sur les toits, dans les parkings ou les couloirs de bureaux transformés en dortoirs improvisés. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 6 600 personnes au siège de l’OPC, 6 371 au Lycée Marie Jeanne, 5 385 au Lycée des Jeunes Filles… Et ce, sans accès régulier à l’eau, à des sanitaires décents, ni à des soins de santé. Les risques d’épidémies sont élevés, avec des cas signalés de gale, d’infections vaginales, de diarrhée chronique.
Selon les Principes Directeurs des Nations Unies, les déplacés internes ont droit à la protection, à un niveau de vie suffisant, et à une assistance humanitaire adaptée. Or, en Haïti, ces principes sont largement ignorés. L’étude note l’absence totale de planification de la part de l’État haïtien pour assurer le respect de ces droits. Aucun programme structuré ne vise à garantir la sécurité dans les zones d’origine ou à organiser un retour digne des déplacés. En dépit de leur statut de citoyens à part entière, les déplacés sont discriminés, invisibilisés, et n’ont souvent pas accès à des documents d’identité, compliquant davantage leur accès aux services sociaux de base.
La précarité touche tout le monde, mais certains en souffrent davantage. Les femmes enceintes sont souvent contraintes d’accoucher dans des conditions insalubres, les nourrissons ne reçoivent pas les soins nécessaires, et les personnes âgées ou handicapées sont abandonnées à leur sort. Le rapport de l’OPC recense de nombreux cas de femmes forcées à la prostitution pour subvenir à leurs besoins ou nourrir leurs enfants. Les enfants, eux, subissent une double peine : déplacement et déscolarisation, puisque leurs écoles ont été transformées en refuges.
Le rôle des ONG nationales et internationales est crucial, mais le manque de coordination entre elles, les agences de l’ONU et les autorités haïtiennes nuit à l’efficacité des interventions. Certaines agences, bien que mobilisées, peinent à fournir une assistance cohérente. L’État, quant à lui, semble dépassé, voire absent. Aucun plan de réhabilitation, de retour ou de réintégration n’est réellement mis en œuvre. Le camp n’est pourtant pas une solution, rappelle l’OPC, mais un espace transitoire. La solution durable, c’est le retour en sécurité, la réinsertion sociale et la reconstruction des communautés.
Les déplacés internes d’Haïti ne réclament pas la charité, mais la justice. Ils réclament un État présent, des droits respectés, et la possibilité de vivre en sécurité dans leur propre pays. Laisser pourrir cette crise, c’est entériner l’échec d’un contrat social déjà fragile. Dans ce drame silencieux, c’est toute la République qui vacille. Il est encore temps d’agir, avant que l’irréparable ne devienne la norme.
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