Salvador : Quand l’État transforme les anciens gangs en bâtisseurs de l’école publique
En inaugurant 70 nouvelles écoles construites en une seule journée, Nayib Bukele poursuit sa stratégie sécuritaire fondée sur l’incarcération massive et la réorganisation sociale par le travail pénitentiaire. Une démarche applaudie par une grande partie de la population salvadorienne, mais qui continue de susciter des inquiétudes sur le respect des droits humains. L’exemple interroge aujourd’hui Haïti, où les gangs conservent l’initiative du terrain.
À San Salvador, les images des nouveaux établissements scolaires flambant neufs ont fait le tour du pays. Bancs, bureaux, chaises, armoires : tout a été construit par des détenus, pour la plupart d’anciens membres de gangs désormais captifs du régime d’exception en vigueur depuis 2022. Nayib Bukele présente ce programme comme la preuve que son modèle de « sécurité totale » ne se limite pas à la répression ; il entend montrer que l’emprisonnement peut devenir un instrument de reconstruction sociale. La criminalité baisse, les écoles rouvrent, et l’État tente d’imposer un récit : celui d’un pays qui se relève après des décennies de violence endémique.
Mais derrière les images de renouveau, les critiques persistent. Arrêtations sans mandat, détentions prolongées, décès en prison, dénonciations d’abus : les organisations de défense des droits humains rappellent que cette stabilité apparente repose sur des pratiques d’exception. Interrogé sur ces accusations, Bukele répond que « ceux qui ont empêché notre peuple de vivre en paix vont désormais servir à le reconstruire ». Pour ses partisans, la fin justifie les moyens ; pour ses opposants, la pacification ne peut se faire au prix des libertés fondamentales.
Pendant que le Salvador affirme reprendre le contrôle de son territoire, Haïti en perd chaque jour un peu plus. Les gangs armés dictent la loi, les populations fuient les zones d’affrontements, et les écoles ferment en série. Plus d’un million de personnes déplacées, selon l’OIM, et une génération d’enfants privée de scolarité. Là où San Salvador expose des inaugurations, Port-au-Prince accumule les quartiers assiégés.
L’exemple salvadorien rouvre un débat brûlant : faut-il, pour rétablir l’ordre, accepter une sécurité qui s’exerce au-dessus des règles démocratiques ? Ou trouver d’autres voies, où la reconstruction se conjugue avec la garantie des droits ?
Entre répression et réhabilitation, discipline et liberté, le Salvador et Haïti montrent deux visages d’une même question : comment reconstruire une société quand le pouvoir de l’État a vacillé ? Le débat reste ouvert—et il sera décisif pour l’avenir des peuples.
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