Wednesday, March 18, 2026
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Haïti, le chantier de la corruption

Il n’existe sans doute pas de mot plus galvaudé, plus répété, plus inscrit dans l’ADN des crises haïtiennes que celui de corruption. Pourtant, jamais il n’a autant paru insuffisant pour décrire l’état d’effritement institutionnel qui ronge le pays. Haïti n’est plus seulement victime de pratiques corruptives : elle est devenue le chantier ouvert, permanent, parfois assumé, d’un système où l’impunité sert de fondation, où l’État se rétracte et où l’intérêt général s’efface derrière les calculs particuliers.

Les révélations successives , rapports de l’ULCC, enquêtes avortées, détournements de fonds dans les programmes sociaux, enrichissements fulgurants d’agents publics, contrats de faveur, clientélisme tentaculaire — ne surprennent plus personne. Elles ne provoquent plus ni indignation ni rupture. Elles s’ajoutent simplement à une longue liste, comme les couches d’un édifice qui refuse de s’écrouler parce que ceux qui l’habitent en tirent profit.

La corruption en Haïti n’est pas un accident : elle est une architecture.
Elle repose sur trois piliers bien ancrés.

D’abord, la faiblesse programmée des institutions, vidées de moyens, de volonté ou de légitimité. Une Cour supérieure des comptes souvent muselée, une justice surchargée ou instrumentalisée, une administration publique éclatée entre volontés politiques contradictoires : autant de leviers paralysés, qui favorisent le règne des arrangements.

Ensuite, la culture de l’impunité, véritable ciment du système. Dans un pays où rares sont les puissants jugés, et encore plus rares ceux condamnés, la corruption n’est pas un risque : elle est une stratégie.

Enfin, une économie politique du chaos, où l’instabilité sécuritaire et institutionnelle sert de couverture idéale à toutes les prédations. Derrière chaque crise, chaque transition, chaque recomposition du pouvoir, ce sont les mêmes réseaux qui se repositionnent, s’ajustent et reprennent la main sur les ressources publiques.

Et pourtant, Haïti ne manque ni de lois, ni de rapports, ni d’organes de contrôle. Ce qui manque, c’est la décision politique de rompre avec l’ordre établi. Car toute réforme anti-corruption exige ce que le pays n’a cessé de perdre : la confiance citoyenne, l’autorité de l’État, et un minimum de courage institutionnel.

La vérité est dure, mais elle s’impose : on ne combattra pas la corruption par des déclarations symboliques ou des commissions temporaires. Ce combat nécessite une refondation administrative, un audit national des pratiques publiques, une indépendance réelle de la justice, et surtout, une population décidée à ne plus tolérer ce qui l’appauvrit, la déchire et la condamne.

Haïti ne guérira pas tant que la corruption demeurera son principal moteur économique et son premier mécanisme de gouvernance. Le pays ne manque pas de ressources : il manque de responsabilité. Et il est temps, plus que jamais, de transformer ce chantier sans fin en chantier de reconstruction éthique.

pascalfleuristil2018@gmail.com

Crédit photo: un.org

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