Haïti: Quand les gangs deviennent justiciers, pas de soucis pour le transport
En Haïti, l’effondrement de l’autorité de l’Etat atteint des proportions qui frisent parfois l’absurde. La récente libération de trois femmes détenues pendant plusieurs mois par le gang 400 Mawozo, à Croix-des-Bouquets, en fournit une nouvelle illustration. Parmi les personnes relâchées se trouveraient notamment une femme âgée accusée de vendre de la marijuana ainsi qu’une autre soupçonnée d’avoir abandonné son propre enfant. Toutes auraient été enfermées dans des cellules contrôlées par le groupe armé pour avoir enfreint les règles imposées dans son territoire.
La scène de leur libération, largement diffusée sur les réseaux sociaux, est pour le moins révélatrice. Le chef de gang « Lanmò san jou » interroge les femmes sur le temps passé derrière les barreaux avant de leur demander de ne plus commettre les actes qui leur étaient reprochés. Autrement dit, dans ce territoire échappant largement au contrôle des institutions, le groupe armé semble s’arroger les fonctions de policier, de juge et de geôlier.
Comme si cela ne suffisait pas, le chef de gang va jusqu’à remettre de l’argent aux femmes pour leur permettre de payer leur transport et regagner leur domicile. Il profite de l’occasion pour tourner en dérision les difficultés rencontrées dans les prisons haïtiennes, évoquant le cas de détenus qui resteraient enfermés faute de quelques centaines de gourdes nécessaires pour faire avancer leur dossier. Une sortie qui se veut provocatrice, mais qui souligne surtout le niveau de déliquescence du système judiciaire.
Les images montrent par ailleurs les trois femmes remerciant leur geôlier au moment de leur libération. Une scène qui pourrait presque prêter à sourire si elle ne révélait pas une situation profondément tragique : des citoyens sont arrêtés et détenus par des criminels, puis libérés sur décision de ces mêmes criminels. Peu importe les accusations formulées contre elles, le fait demeure qu’aucun groupe armé ne devrait avoir le pouvoir de priver quelqu’un de sa liberté et de décider ensuite du moment de sa remise en liberté.
Le phénomène n’est pas isolé. Cette année, le chef de gang Jeff « Gwo Lwa », également surnommé « Taliban », avait lui aussi libéré trois femmes présentées comme des marchandes après plusieurs jours de séquestration. Là encore, leur sortie avait été transformée en spectacle. Toutefois, les trois femmes apparaissaient alors considérablement affaiblies, provoquant de vives réactions dans l’opinion publique et de nombreuses critiques contre le chef de gang.
Derrière ces scènes qui circulent sur les réseaux sociaux se cache une question beaucoup plus grave : qui exerce réellement l’autorité dans certaines parties du pays ? Quand des groupes armés possèdent leurs propres lieux de détention, fixent leurs règles, sanctionnent ceux qui les transgressent et organisent eux-mêmes les libérations, la frontière entre criminalité et pouvoir parallèle devient dangereusement floue. L’État se retrouve ainsi confronté à des structures qui imposent leur propre justice au mépris des institutions.
Cette réalité contraste fortement avec les ambitions affichées par les autorités haïtiennes. Alors que le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé maintient l’objectif d’organiser les élections du 13 décembre 2026 et que le CEP poursuit ses préparatifs, une interrogation s’impose : comment garantir des élections crédibles dans un pays où certains gangs peuvent encore décider qui est libre et qui reste enfermé ? Pendant que l’État prépare les urnes, les groupes armés continuent, dans certaines zones, de jouer au gouvernement. Une situation qui transforme la promesse électorale en une véritable épreuve de crédibilité pour les institutions haïtiennes.

